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Jill Gasparina -

Questions Picturales

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Laurent Proux, Questions picturales




    

    Quel paysagiste rendra la terrifiante et grandiose solennité des hauts-fourneaux flambant dans la nuit, des gigantesques cheminées, couronnées à leur sommet de feux pâles ?1


    Un grand format. A droite, un espace de stockage est rempli. A gauche, un espace de stockage est vide, plus exactement un tirage photographique représente l’image peinte de cet espace vide. L’image n’est pas simplement binaire. On ne sait pas lequel de ces deux états précède l’autre. L’usine est-elle en train de se remplir ou de se vider ? Que se passe-t-il ?

    Avec Stock (2006), Laurent Proux a créé une boucle temporelle, une forme de science-fiction abstraite à la Dan Graham. Cette peinture conceptuelle produit un feedback, enfermant sur lui-même un espace industriel en fonctionnement. Il a appliqué le même procédé à Palettes (2006), dans laquelle un bloc de palettes en bois forme une sorte de machine où se produisent des enchâssements géométriques. Rappelons qu’une palette est un outil utilisé par les peintres. Elle leur permet de sélectionner des couleurs, de les mélanger. C’est également un outil utilisé pour stocker, et déplacer la marchandise.

    Il semble que Laurent Proux ait choisi l’usine comme lieu de prédilection. Elle lui permet de superposer l’univers de la production et des questions spécifiquement picturales. Ses espaces industriels sont vides d’hommes et de femmes, les postes de travail sont vacants et les machines semblent arrêtées. Le processus de production est totalement désincarné : un atelier de découpe, un atelier de traitement thermique, un atelier de peinture ? La Chaîne de production serait-elle pour autant une métaphore picturale? Peut-être pas. L’usine est surtout le lieu où l’on trouve le plus de matières et d’espaces intéressants à peindre : comment peindre le plastique, comment rendre une presse plieuse hydraulique, la configuration d’une presse à injecter, d’une thermo-formeuse ? Au lyrisme industriel moderniste, Laurent Proux oppose un regard blanc, objectif, pas spécialement esthétisant. Il l’explique : « L’usine n’est pas pour moi un univers mais un type d'organisation de l'espace (géométrie parfaite) qui nie le détail »2. Tout un univers tellurique, primitif, émerge d’ailleurs de ces fragments de réalité industriels qui se superposent: du bois, des grottes, des fleuves, des blocs rocheux. Laurent Proux plonge dans les profondeurs du réel, dans un geste qui rappelle le fouissement surréaliste, mais qui se heurte in fine à une frontalité visuelle massive, à la planéité picturale du monde. Avec ses chaînes de production, dans un mélange serré de préoccupations formelles, il prend donc le terme « nature morte » très au sérieux. Et joue des jeux littéraux, en collant ensemble des matières hétéroclites ou en insérant dans ses tableaux de la matière peinte et photographiée –on pense aux Stella umbrellas de Lothar Hempel.

    Il peint des machines donc. Il pourrait peindre des immeubles, des monuments, ou des structures abstraites. Dans Cuisine Arcadia (2003), il peint d’ailleurs un espace domestique. Il ne se passionne pas pour les usines, qu’il visite « un peu en badaud, en amateur »3, pas plus que Matthias Weischer ne s’intéresse aux baraques, ou que Dirk Skreber n’affectionne les inondations et les aéroports. Il aime la grande machinerie du monde moderne, ses trames, sa géométrie, son opticalité, et son aptitude toute spéciale à l’image.


Jill Gasparina




1 Joris Karl Huysmans, « Salon des Indépendants, 1880 », in L’Art Moderne.

2 Echange par mail avec Laurent Proux, mars 2007.

3 Ibid